Comme chaque matin, tu
t'es levée très tôt. Dehors, il fait encore nuit. Une nuit tiède
de la chaleur du jour. Tous dorment encore. Dans la cuisine aux
fenêtres grandes ouvertes sur le silence, tu profites de ces
quelques instants de calme, tu les savoures, avant que le soleil
levant ne colore en rouge un ciel sans nuages et que la brûlure de
l'été et le tapage et l'agitation de la maison ne reprennent leurs
droits. Tu penses à ce qu'a été ta vie avec ses petites joies et
ses grandes douleurs. A ces sept enfants que tu as eus, qui sont
maintenant des hommes et des femmes dont tu es si fière. A ce fils
que tu as perdu top tôt et à ce deuil impossible. Tu penses à ce
que ta vie aurait pu être, à ce que tu aurais voulu qu'elle soit
sans la folie des hommes. Tu penses aussi que le temps avance et que
les petits de tes petits remplissent celui qui te reste de leur joie
de vivre.
Puis tu te lèves. Il
faut préparer le petit déjeuner pour les ventres affamés qui ne
vont pas tarder à réclamer. Tu frappes doucement à la porte de ma
chambre. Je suis réveillée. Comme chaque matin, j'attends ce signal
pour me lever, les yeux encore embrumés de sommeil, la tignasse en
bataille. Comme chaque matin, je vais t'aider à faire le café. Non
que tu m'aies imposé cette tâche. Bien au contraire. Car je me sens
investie d'une mission quasi-divine et ravie de la confiance que tu
me témoignes. Je te revois, debout devant la gazinière, un peu
tassée par les ans, le foulard noué à la diable, un éternel brin
de basilic coincé derrière l'oreille – ce basilic dont tu aimes
tant l'odeur et que tu cultives par carrés entiers dans le jardin –
faisant griller longuement les grains de café dans une grande poêle
cabossée et noircie par l'usage. Tu es belle, Yemmanini, avec les
tatouages discrets de ton visage à peine ridé. De cette beauté
austère et noble de celles qui ont souffert. Moi, l'aînée de tes
petits-enfants, je suis assise sur une chaise, le moulin calé entre
les cuisses. Tu verses les grains encore chauds dans le réceptacle
supérieur de l'appareil. Je tourne la manivelle avec application,
puis mets soigneusement dans une boîte en fer blanc la mouture
recueillie dans le tiroir dont je réserve une partie pour la
cafetière. Puis tu verses lentement l'eau que tu as fait bouillir,
sur la poudre disposée au préalable dans la partie haute percée de
trous de la cafetière en métal. L'odeur du café grillé, puis
fraîchement moulu et enfin passé, embaume la cuisine. Cette odeur
que je retrouverai, des années après, sur le quai d'une gare de la
banlieue parisienne. Chaque matin, le temps s'immobilise dans ce
moment magique, autour de ce rituel. Entre toi, la vieille dame et
moi, l'enfant, peu de paroles. Juste une complicité affectueuse et
tacite. Tu t'accordes alors quelques minutes de répit avec une tasse
de ce café dans lequel tu as mis deux morceaux de sucre. Quelques
minutes de répit avant une journée qui promet d'être longue, comme
toutes celles de ta vie.
D'abord, tu commences
par le petit déjeuner. Il est prêt. Tu les appelles. Ils arrivent.
Les voilà maintenant regroupés autour de la grande table de la
salle à manger. Le père, ton gendre et les enfants, tes
petits-enfants. La mère, ta fille, t'aide à la cuisine. Bruit des
cuillères heurtant les bols de café et de lait. Odeur sucrée des
crêpes de semoule chaudes dégoulinantes de beurre et de miel que tu
as préparées la veille et réchauffées le matin. Puis, tous s'en
vont. Le père et la mère, tous deux instituteurs, partent au
travail. Ils emmènent avec eux les enfants. Enfin, ceux qui vont à
l'école. Celui de deux ans et le bébé restent avec toi. Chaque
jour tu deviens leur maman tant que la vraie est absente.
La journée se poursuit.
Ménage, lessives, préparation du déjeuner – ils reviennent tous
à midi, vaisselle, soins aux petits, préparation du couscous du
dîner que tu roules dans le grand plat en bois et que tu tamises
plusieurs fois de suite, jusqu'à l'épuisement. Tu n'arrêtes pas.
Quand ils rentrent le soir après l'école, la maison sent le propre,
la coriandre, la cannelle, le cumin et le basilic. Une fois le dîner
terminé et la vaisselle faite, après que les enfants aient fait
leurs devoirs et appris leurs leçons avec l'aide du père ou de la
mère, tu trouves encore le temps de les rassembler autour de toi
pour leur raconter une de ces vieilles légendes du pays kabyle avant
qu'ils aillent se coucher. Pour toi, la journée n'est pas encore
terminée. Profitant du calme revenu dans la maison, tu prépares les
crêpes qu'ils mangeront au petit déjeuner du lendemain. Tu pétris
longuement la pâte, la partages en petites boules que tu étires en
feuilles très fines. Tu replies ces feuilles plusieurs fois sur
elles-mêmes, enfin tu les fais frire dans l'huile chaude et les mets
dans un plat que tu recouvres d'une grande serviette. Tu peux enfin
te reposer.
Tu ne te plains jamais
parce que tu dis que la vie dans ton village perché sur les
montagnes de Kabylie était beaucoup plus rude. Les hivers glaciaux
sans chauffage. L'eau qu'il fallait chercher à la fontaine au bout
du chemin et ramener dans des jarres sur la tête. Le bois qu'il
fallait fendre pour faire la cuisine et avoir un peu de chaleur.
C'est tellement plus facile depuis que ton fils aîné t'a offert
cette maison confortable avec ses premiers sous et qu'il règle le
salaire d'une aide que tu as longtemps refusée et que tu as fini par
accepter, sentant tes forces décliner avec les années.
Tu ne te plains jamais
parce que tu dis qu'il y a beaucoup plus malheureux que les tiens et
toi. D'ailleurs, il y a toujours pour les mendiants qui frappent à
ta porte une assiette de couscous, un bol de chorba, des galettes et
quelques pièces.
Tu ne te plains jamais
parce que tu penses que c'est comme ça que les choses doivent être,
que tu es à ta place. Et que c'est très bien ainsi.