samedi 13 septembre 2014

Manini

Comme chaque matin, tu t'es levée très tôt. Dehors, il fait encore nuit. Une nuit tiède de la chaleur du jour. Tous dorment encore. Dans la cuisine aux fenêtres grandes ouvertes sur le silence, tu profites de ces quelques instants de calme, tu les savoures, avant que le soleil levant ne colore en rouge un ciel sans nuages et que la brûlure de l'été et le tapage et l'agitation de la maison ne reprennent leurs droits. Tu penses à ce qu'a été ta vie avec ses petites joies et ses grandes douleurs. A ces sept enfants que tu as eus, qui sont maintenant des hommes et des femmes dont tu es si fière. A ce fils que tu as perdu top tôt et à ce deuil impossible. Tu penses à ce que ta vie aurait pu être, à ce que tu aurais voulu qu'elle soit sans la folie des hommes. Tu penses aussi que le temps avance et que les petits de tes petits remplissent celui qui te reste de leur joie de vivre.

Puis tu te lèves. Il faut préparer le petit déjeuner pour les ventres affamés qui ne vont pas tarder à réclamer. Tu frappes doucement à la porte de ma chambre. Je suis réveillée. Comme chaque matin, j'attends ce signal pour me lever, les yeux encore embrumés de sommeil, la tignasse en bataille. Comme chaque matin, je vais t'aider à faire le café. Non que tu m'aies imposé cette tâche. Bien au contraire. Car je me sens investie d'une mission quasi-divine et ravie de la confiance que tu me témoignes. Je te revois, debout devant la gazinière, un peu tassée par les ans, le foulard noué à la diable, un éternel brin de basilic coincé derrière l'oreille – ce basilic dont tu aimes tant l'odeur et que tu cultives par carrés entiers dans le jardin – faisant griller longuement les grains de café dans une grande poêle cabossée et noircie par l'usage. Tu es belle, Yemmanini, avec les tatouages discrets de ton visage à peine ridé. De cette beauté austère et noble de celles qui ont souffert. Moi, l'aînée de tes petits-enfants, je suis assise sur une chaise, le moulin calé entre les cuisses. Tu verses les grains encore chauds dans le réceptacle supérieur de l'appareil. Je tourne la manivelle avec application, puis mets soigneusement dans une boîte en fer blanc la mouture recueillie dans le tiroir dont je réserve une partie pour la cafetière. Puis tu verses lentement l'eau que tu as fait bouillir, sur la poudre disposée au préalable dans la partie haute percée de trous de la cafetière en métal. L'odeur du café grillé, puis fraîchement moulu et enfin passé, embaume la cuisine. Cette odeur que je retrouverai, des années après, sur le quai d'une gare de la banlieue parisienne. Chaque matin, le temps s'immobilise dans ce moment magique, autour de ce rituel. Entre toi, la vieille dame et moi, l'enfant, peu de paroles. Juste une complicité affectueuse et tacite. Tu t'accordes alors quelques minutes de répit avec une tasse de ce café dans lequel tu as mis deux morceaux de sucre. Quelques minutes de répit avant une journée qui promet d'être longue, comme toutes celles de ta vie.

D'abord, tu commences par le petit déjeuner. Il est prêt. Tu les appelles. Ils arrivent. Les voilà maintenant regroupés autour de la grande table de la salle à manger. Le père, ton gendre et les enfants, tes petits-enfants. La mère, ta fille, t'aide à la cuisine. Bruit des cuillères heurtant les bols de café et de lait. Odeur sucrée des crêpes de semoule chaudes dégoulinantes de beurre et de miel que tu as préparées la veille et réchauffées le matin. Puis, tous s'en vont. Le père et la mère, tous deux instituteurs, partent au travail. Ils emmènent avec eux les enfants. Enfin, ceux qui vont à l'école. Celui de deux ans et le bébé restent avec toi. Chaque jour tu deviens leur maman tant que la vraie est absente.

La journée se poursuit. Ménage, lessives, préparation du déjeuner – ils reviennent tous à midi, vaisselle, soins aux petits, préparation du couscous du dîner que tu roules dans le grand plat en bois et que tu tamises plusieurs fois de suite, jusqu'à l'épuisement. Tu n'arrêtes pas. Quand ils rentrent le soir après l'école, la maison sent le propre, la coriandre, la cannelle, le cumin et le basilic. Une fois le dîner terminé et la vaisselle faite, après que les enfants aient fait leurs devoirs et appris leurs leçons avec l'aide du père ou de la mère, tu trouves encore le temps de les rassembler autour de toi pour leur raconter une de ces vieilles légendes du pays kabyle avant qu'ils aillent se coucher. Pour toi, la journée n'est pas encore terminée. Profitant du calme revenu dans la maison, tu prépares les crêpes qu'ils mangeront au petit déjeuner du lendemain. Tu pétris longuement la pâte, la partages en petites boules que tu étires en feuilles très fines. Tu replies ces feuilles plusieurs fois sur elles-mêmes, enfin tu les fais frire dans l'huile chaude et les mets dans un plat que tu recouvres d'une grande serviette. Tu peux enfin te reposer.

Tu ne te plains jamais parce que tu dis que la vie dans ton village perché sur les montagnes de Kabylie était beaucoup plus rude. Les hivers glaciaux sans chauffage. L'eau qu'il fallait chercher à la fontaine au bout du chemin et ramener dans des jarres sur la tête. Le bois qu'il fallait fendre pour faire la cuisine et avoir un peu de chaleur. C'est tellement plus facile depuis que ton fils aîné t'a offert cette maison confortable avec ses premiers sous et qu'il règle le salaire d'une aide que tu as longtemps refusée et que tu as fini par accepter, sentant tes forces décliner avec les années.

Tu ne te plains jamais parce que tu dis qu'il y a beaucoup plus malheureux que les tiens et toi. D'ailleurs, il y a toujours pour les mendiants qui frappent à ta porte une assiette de couscous, un bol de chorba, des galettes et quelques pièces.


Tu ne te plains jamais parce que tu penses que c'est comme ça que les choses doivent être, que tu es à ta place. Et que c'est très bien ainsi.

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