Plutôt la vie ?
Louise écoute le silence de l’aube. Ce silence qu’elle respire du matin au soir. Chaque jour de la semaine. Aucun bruit dans l’appartement. Sinon le tumulte de ses pensées qui ricochent et se heurtent dans sa mémoire. La vie et la mort… La mort et la vie…
« Finalement, elles ne sont pas si différentes. Ce sont deux sœurs siamoises qui se tournent le dos, mais ne peuvent pas se quitter. L’endroit et l’envers du même décor. Quand la vie se retire sur la pointe des pieds, la mort guette pour lui prendre son dernier souffle pendant cette infime fraction de temps où tout vacille. Elle croit avoir gagné.
« Circulez, y’a plus rien, plus rien à voir, à sentir, à entendre, plus rien à vivre ! Nothing ! Nada ! Niente ! Nichts ! » Mais c’est raté. Elle se trompe.
Parce qu’en réalité, les morts ne le sont pas. Ils sont autrement. Si intensément présents malgré l’absence. Ils ne sont jamais très loin. Hors de la vue, mais pas hors de la vie. Dans une grande partie de cache-cache . Ils ont semé les graines qui ont fait l’âme et le coeur des vivants et deviennent ce que nous faisons d’eux. Des esprits qui ressuscitent, des ombres qui reprennent des couleurs et des forces chaque fois qu’ils sont racontés.
Ce sont eux les passeurs de notre mémoire. Eux, les gardiens et les garants des souvenirs. Des fous-rires et des larmes, des joies et des chagrins, des petites et des grandes blessures de l’enfance. Eux, aussi, ces parcelles de lumière, ces étincelles qui guident et accompagnent nos pas jusqu'au bout du chemin.
Ils appartiennent au passé et occupent le présent. Ils auront leur place dans l’avenir. Car ce qu’ils nous ont donné, ce que nous avons vécu avec et grâce à eux est gravé en nous et sur le sable du temps, dans les générations suivantes. Définitivement. Cela, même la mort ne peut l’effacer.
Non, décidément, les morts ne sont pas morts ! »
Louise tourne ces phrases dans sa tête. Sans y croire. Elle pense que, précisément, c’est vivre que les morts ne font plus ! Pour être sûre qu’ils sont encore là, elle a besoin de leur présence, en chair et en os, en douceur et en éclats de voix, en amour et en haine. Besoin de les voir, de les entendre, de les tenir dans ses bras, de rire avec eux. Parfois de pleurer. De les écouter raconter les histoires d’autrefois, chanter les airs oubliés qu’eux seuls connaissaient.
Pour l’instant, elle ne ressent que le vide. L’irréalité d’une vie d’automate. Des jours qui se suivent et se ressemblent tous. Pas de tristesse. Juste un oubli sidérant. Et, de temps en temps, sans prévenir, au détour d’un mot, d’un regard, l’évidence de ce départ tombe sur elle comme un couperet, et traverse son corps d’une douleur aiguë. Les images affluent, alors, de ces moments pas si lointains où chaque chose était encore à sa place. Avec la souffrance de ce qui n’est plus. La révolte devant l’irrémédiable.
Louise ne sait pas si elle parviendra à accepter l’absence. Apprendre à vivre avec pour retrouver ce bonheur apaisé et serein de la mémoire. Non dans la nostalgie et le regret, mais dans le plaisir des souvenirs joyeux de ce qui fut. La route est longue et tortueuse. Mais possible. Peut-être....